« Le tracking, c’est un risque dystopique. »

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La phrase est forte mais reflète une réalité mise en perspective par Hervé Flanquart. Chercheur au sein du laboratoire TVES, ce sociologue de formation travaille au quotidien sur la gestion du risque et vient de publier une réflexion sur l’actualité récente dans un article* : « Peut-on lutter efficacement contre le Covid-19 en garantissant les libertés individuelles ? » 

Hervé Flanquart, dans votre article vous montrez le lien entre sécurité et liberté. Les deux sont incompatibles ? 

Non ce n’est pas exactement cela. Je dirais plus que ce sont deux notions en tension : moins de liberté, c’est plus de sécurité et inversement. 
Ce que j’ai voulu montrer, entre autres choses, dans cet article c’est que dans le cas du COVID 19, la population accepte de restreindre ses libertés au profit de plus de sécurité. Preuve en est le bon respect du confinement (à quelques exceptions près).
Je travaille habituellement sur la gestion du risque, j’ai essayé d’inclure la crise sanitaire du COVID 19 dans ma réflexion sur l’arbitrage entre liberté et sécurité.
 
Ça veut dire quoi « travailler sur le risque » ?
 
L’idée c’est d’analyser et de comprendre la perception qu’ont les gens du risque, des risques. Et de montrer que cette perception est souvent biaisée. Du fait de biais cognitifs, mais aussi en fonction de notre appartenance à une société, à une culture. Par exemple, pourquoi a-t-on plus peur de prendre l’avion que de conduire une voiture alors que le nombre de décès sur les routes est plus important pour le même nombre de kilomètres parcourus ? 
 
Dans le cas présent, mais cela vaut aussi pour d’autres exemples, c’est la notion de contrôle de ce risque-là qui entre en compte dans la perception de la population. En avion, nous ne maîtrisons pas l’appareil, nous sommes dépendants du pilote et nous n’avons aucun point de contrôle alors qu’en voiture, nous sommes les seuls « maîtres » à bord. On accepte mieux les risques que l’on a l’impression de contrôler, même si c’est en partie une illusion. 
 
Dans votre article, vous dites clairement que pour une meilleure sécurité, il faut se priver d’une part de liberté. Est-ce que c’est facile, dans notre société, de l’accepter ? 
 
La réponse n’est pas si simple et ce serait trop réducteur de répondre par un simple « oui » ou « non ».
On peut se servir, pour apporter un premier élément de réponse, du schéma économique classique, coût-bénéfice : le coût se traduit ici en liberté, le bénéfice se traduit en sécurité. 
Dans le cadre du COVID19, on s’aperçoit que la perte de liberté est plutôt bien acceptée puisque le bénéfice de cette perte temporaire (le confinement) permet de sauver très concrètement des vies. 
En revanche, on est capable de vite remettre cela en question quand un effort supplémentaire de privation / perte de libertés est demandé, comme avec la possible installation du système de « tracking » sur nos téléphones. 
 
Justement, vous en parlez de ce tracking dans votre article et vous parlez de risque « dystopique », qu’est ce que cela signifie ? 
 
C’est tout simplement l’inverse de l’utopie ! Le risque dystopique est le risque de perdre ses libertés individuelles. 
Ici, la crainte est surtout nourrie de l’utilisation qui sera faite des données liées aux tracking en dehors de son application contre la maladie. Les gens se posent de nombreuses questions sur le traitement de ces dernières : Est-ce qu’elles seront vendues ? Publiées ? Exploitées ? Est-ce que, par exemple, mon assurance pourra savoir que j’ai été infecté et donc augmenter la prime pour ma couverture santé ? Tant que les pouvoirs publics n’auront pas répondu clairement à ces questions, le sentiment de perte de liberté sera présent et on ne sera pas dans la conception évoquée précédemment (ndlr : l’acceptation du confinement). Pour le citoyen le coût de cette nouvelle perte de liberté sera vu comme bien supérieur au bénéfice pour sa personne ou pour la société dans laquelle il évolue. 

C’est donc une fausse bonne idée l’utilisation de ce tracking ? 

La notion de bonne ou de mauvaise idée dépend de la perception que l’on a et donc de la société dans laquelle on vit. Prenons l’exemple des Sud-Coréens, pour qui le tracking n’est pas un problème. La raison en est assez simple : leur société se base certes sur les libertés individuelles mais les citoyens sont prêts à les restreindre grandement au profit du bien-être collectif. Dans la société occidentale dans laquelle nous sommes, nous donnons plus d’importance à la liberté individuelle, moins au collectif. Cela ne signifie pas pour autant que les Occidentaux, les Français sont plus égoïstes, preuve en est avec les différentes formes de solidarités qui ont pu naître depuis le début de l’épidémie. 
 
Qu’est ce que cela vous apporte de travailler sur ce sujet d’actualité qu’est le COVID19 ? 
 
Cela permet de pouvoir montrer que cette tension entre liberté et sécurité s’applique tout autant dans cette épidémie nouvelle que dans le reste des événements de notre vie, que dans la façon dont les autorités gèrent tous les autres risques. Cela me permet aussi de prendre un peu de recul et de traiter cette épidémie autrement que par ce que l’on peut entendre dans les médias. Et puis, on observe aussi que cet arbitrage entre liberté et sécurité dépend plus de nos positions philosophiques, du contexte culturel que d’une approche scientifique purement rationnelle.
 

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